WFTU/FSM Intervention au CEART-BIT-UNESCO
30 octobre 2006Intervention de Maximos Aligisakis, conseiller scientifique de la Fédération Syndicale Mondiale, au CEART (comité mixte UNESCO-BIT).
Genève, le 30 octobre 2006
Chers collègues,
Je vous remercie pour votre invitation à cette réunion du CEART. Je vous remercie également pour la possibilité qui m’est offerte d’exprimer le point de vue mais aussi les préoccupations de mon organisation, la Fédération Syndicale Mondiale (FSM). J’aimerais développer brièvement deux points :
- le contexte général de la mondialisation et ses effets sur la question éducationnelle
- les conséquences sur les enseignants en général et l’enseignement supérieur en particulier.
J’émets, comme préalable, l’hypothèse d’un lien très fort entre ces deux points et le besoin d’avoir une vision globale et non techniciste de la question. En somme, la réflexion politique générale est une nécessité.
Permettez-moi, à présent, de développer les deux dimensions annoncées.
1) Nous partons du constat que la globalisation s’effectue sous l’emprise du paradigme de l’économie du marché, un euphémisme pour dire la généralisation du mode de production capitaliste. Dans ce cadre se crée un « nouvel ordre éducatif mondial », sous l’impulsion des OI financières (OMC, Banque Mondiale, …) et en partie de l’OCDE. L’Europe en construction, sous le contrôle de l’UE, fait souvent du mimétisme. Elle devient caisse de résonance, en copiant les principes émis par les institutions financières internationales. Mais elle est aussi à l’origine de certains concepts ou pratiques, comme par exemple, le défi de devenir la première économie de la connaissance au niveau mondial en 2010 (stratégie dite de Lisbonne).
Il est à constater que les principales institutions qui construisent actuellement ce nouvel ordre éducatif mondial ne devraient pas, à priori, s’occuper de cette question. Mais l’éducation, la formation et la recherche sont des affaires trop sérieuses pour les laisser aux mains des enseignants ou des OI marquées par une tradition humaniste, comme l’UNESCO et le BIT. C’est donc l’économie, la finance et le commerce, en somme le marché et le profit, qui dictent la route à suivre pour le monde de l’éducation. Ainsi, le système scolaire s’inscrit dans le processus de libéralisation générale du commerce et des services, lancé par l’OMC. On ajuste élèves et enseignants aux lois du marché. Au lieu d’apprendre aux apprenants d’être autonomes et d’être citoyens, on veut en réalité former des exécutants du système et des simples consommateurs.
Dans ce contexte, l’idée d’une Ecole ouverte, service public et gratuit, est remise en cause par une tendance de plus en plus manifeste de la privatisation de l’enseignement. Le coût de l’éducation se déplace de plus en plus vers les élèves, les étudiants et leurs familles.
Le nouvel ordre éducatif mondial est aussi un coût d’arrêt de la démocratisation des études. Le processus de Bologne qui se met en place dans l’UE est indicatif de ce problème grave. Sous couvert d’harmonisation des diplômes (en singeant le modèle américain), c’est la logique de la concurrence qui s’impose, c’est la porte ouverte à la création de l’Université à deux vitesse. D’un côté, les universités bien cotées et les recherches dans les pôles d’excellence (pour les élites et tous ceux qui ont les moyens financiers) ; de l’autre côté, un grand nombre d’institutions académiques de qualité inférieure (pour les perdants et les plus démunis). Bien évidemment, cela a de conséquences directes sur les enseignants qu’on classerait en deux catégories : les stars reconnus et bien payés ; les exécutants mal lotis, une sorte de prolétariat et de précariat de l’enseignement supérieur.
Nous revenons à grands pas à l’Ecole comme instrument de reproduction du système et de son idéologie (actuellement la mondialisation). Le but reste de fournir des travailleurs employables, flexibles et dociles. En plus, l’éducation devient un produit commercial parmi d’autres, source de profit pour de plus en plus de sociétés au niveau local, national ou international. L’économie de la connaissance n’est pas si immatérielle !
2) Le contexte actuel de la mondialisation néolibérale n’est pas propice pour l’application de principes contenus dans les deux recommandations de l’UNESCO sur les enseignants en général et les enseignants et chercheurs universitaires (1966, 1997).
Je dirai même que ces deux recommandations sont bafouées. Prenons, d’abord, celle de 1966. Dans les principes directeurs de l’éducation et dans les buts de l’enseignement (titre III et IV), l’idée du service public et de l’intérêt général son remis en cause par le paradigme néolibéral. La jungle du marché envahit l’école (même la publicité a fait son apparition dans les manuels scolaires !). La gratuité est menacée (en supposant qu’elle a vraiment existée).
La sécurité de l’emploi des enseignants (§45 de la recommandation) vacille par de multiples artifices. Par exemple, on dit qu’il faut apprendre aux enseignants (comme aux élèves) de se former tout le temps; mais en réalité, on fait osciller les êtres humains entre périodes de formation, d’emploi précaire et de chômage. En réalité, le « Lifelong learning » est un critère essentiel pour l’employabilité.
On fait également l’éloge de la mobilité. Mais si la mobilité en soi est un bien, cela devient de l’enfer dans un contexte de flexibilité. Dans ces conditions, qui se dégradent devant nos yeux chaque jour, comment voulez-vous garder les instituteurs à l’école ou les professeurs aux collèges, comment rendre attractif le métier d’enseignant ?
Nous pouvons faire des remarques analogues sur la recommandation de 1997, concernant les enseignants universitaires et les chercheurs. La réalité néolibérale est en train d’imposer une éducation supérieure marchande et extrêmement compétitive, sans trop se soucier des questions éthiques, de la déontologie académique, du progrès social. Je donnerai qu’un seul exemple de la façon dont les principes de cette recommandation sur l’enseignement supérieur sont mis à mal par le système économique actuel. Je me réfère aux § 45 et 46 relatifs au régime de la permanence et la sécurité de l’emploi comme garanties pour la liberté académique. Mais quand on sait la précarité qui sévit actuellement dans nos universités, on peut sérieusement se poser la question si la liberté académique a encore un véritable sens.
Enseignant universitaire moi-même, permettez-moi de faire miennes les préoccupations des professeurs et chercheurs espagnols, en citant quelques extraits de leur Manifeste sur l’Espace Européen de l’Enseignement Supérieur :
(…) Nous sommes préoccupés par le fait que, suivant l’argument que l’université doit répondre aux demandes sociales, et selon une interprétation clairement réductionniste de ce qu’est la société, en réalité on place l’université au service exclusif des entreprises et on pourvoit uniquement à la formation des professionnels qu’elles réclament.
Nous sommes préoccupés par le fait que, noyée dans ce que certains appellent la « culture de la qualité », l’université finit par être gérée à la manière d’une entreprise et conçue comme un commerce du secteur des services, tandis que la connaissance devient une marchandise et les étudiants des clients.
Nous sommes préoccupés plus particulièrement par le fait que la tendance politique va vers la réduction du poids économique du secteur public dans l’enseignement, ainsi que vers la soumission du financement public à l’obtention préalable d’un financement privé.
Nous sommes préoccupés par le fait que les différences sociales dans l’accès à l’enseignement supérieur s’accentuent. (…)
Voici maintenant, en bref, quelques éléments conclusifs.
Il est urgent de résister au nouvel ordre éducatif mondial, soumis aux OI économiques et les besoins du marché capitaliste. Pour cela, il est nécessaire que les citoyens se mobilisent, que les syndicats des enseignants défendent les acquis, que des alliances se construisent avec les ONG et certaines OI (comme l’UNESCO ou l’OIT [et sa demande de travail décent]).
Bien évidemment, c’est aux syndicats et leurs membres de s’opposer et de lutter aux nouvelles politiques éducationnelles du capitalisme mondial. Il s’agit de lier le mouvement ouvrier-populaire avec le monde de l’enseignement, de la formation et de recherche. Mais c’est aussi un devoir moral et intellectuel des institutions internationales (comme l’UNESCO et le BIT) de démasquer la réalité actuelle et de s’allier avec les organisations syndicales pour stopper cette situation inacceptable. Lutter contre les effets du système sans combattre les causes du problème nous semble saugrenu.
Nous demandons que le CEART, l’UNESCO et le BIT se battent : a) pour un enseignement public et gratuit pour tous ; b) pour des enseignants au service de la société et non du marché. Ce sont les seules conditions pour faire respecter la lettre et l’esprit des recommandations de 1966 et de 1997 qui font l’objet de notre séance d’aujourd’hui.
Nous demandons également un changement radical dans l’approche : certes, il s’agit de faire appliquer les recommandations de 1966 et 1997 au sein des Etats mais il est aussi question de les faire appliquer auprès des OI financières et l’UE qui produisent le nouvel ordre éducatif international. Le pouvoir n’est plus uniquement entre les mains des Etats.
Je vous remercie pour votre attention.


